Samedi 23 septembre 2006
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J’ouvre à peine les yeux, et je sais déjà que je suis demain, hier et aujourd’hui. Peu importe car je suis moi. Un et indivisible.
Hier, je naviguais dans les eaux troubles de mon esprit, en une douloureuse introspection. J’ai vécu. Et j’ai appris.
Ce qu’endurer signifie.
Ce que mordre la poussière devant les gens qu’on aime procure comme sensation.
Ce qu’ignorer le lendemain implique dans un corps meurtri.
J’ai aimé de tout mon souffle, j’ai haï de toute ma faiblesse.
Que dire de plus ? Que toutes mes histoires ont été sans lendemain, rompues avant même d’avoir pris leur envol. Que tous mes projets se sont évaporés, fondus en une masse informe : celle des rêves brisés. Qu’il n’est plus rien resté. Que moi. Conscient dans ma chair d’être quelqu’un, j’aspirais à transformer des essais manqués en victoires infligées. J’ai mangé de la boue, j’ai bu de l’eau souillée. J’aurais fait n’importe quoi, j’étais prêt tout. Mais je n’étais pas seul, le monde entier était fou.
J’étais le prototype du jeune cadre dynamique : les dents qui rayent le plancher, le sourire Freedent, la combativité à toute épreuve sous des airs de courtoisie empruntés, la voiture coupé cabriolet, la petite amie juste assez rayonnante pour me mettre en valeur. J’avais les atouts pour devenir un grand de ce monde, et je comptais bien les utiliser. Mais j’ai manqué de modestie. Je voulais entreprendre. Trop sûr de moi pour hésiter l’espace même d’un instant, je me jetai à corps perdu dans une succession de projets incongrus, au gré de mes idées lumineuses, flot intarissable. Si l’idée n’était pas déjà dépassée, elle était déjà utilisée, le marché était saturé, les finances me manquaient, ou bien encore quelqu’un me doublait. Je n’aboutis donc à rien. Et de galères en misères, je me retrouvai seul, avec mon parquet neuf déjà trop rayé.
Visite matérialiste de ma vie passée.
Si j’avais voulu m’apitoyer sur mon sort au lieu de m’auto-fustiger, j’aurais décrit la situation différemment, d’un point de vue plus interne : jeune homme talentueux, dans un monde de crapuleux, je me débattis tant bien que mal tant que je le pus. Mais la confiance que je m’accordais était à ce point bancale (malgré une façade d’homme pétri de certitudes que j’avais su façonner) que je ne parvins jamais à aller au bout de mes idées. Comme les hommes trop bons n’ont pas leur place dans ce monde de brutes, lorsque ma faiblesse apparut au grand jour, je perdis tout. Et surtout Catherine, qui me quitta lorsqu’elle s’aperçut qu’on nous avait coupé l’électricité, me brisant le cœur à tout jamais. Elle fut le coup du destin qui m’acheva. Schématiquement, succinctement, voici ma vie passée.
Mais peu importe, car je suis moi, un et indivisible.
Aujourd’hui … Aujourd’hui je me noie dans mes larmes. Le cœur brisé et les pensées usées. Avant l’âge. J’ai trente-cinq ans. Un appartement boulevard Voltaire.
Un poste honorable dans une banque quelconque.
Des passe temps avouables à quiconque.
Les femmes passent, le temps d’une nuit, plus le temps d’une vie. J’ai arrêté les frais, et je vis en décalé avec la bonne humeur ambiante, la loi de la famille, du partage et de la construction. Je me gargarise d’un succès certain auprès de la gente féminine, mais je n’ose plus risquer l’engagement. Qui que tu sois, je saurai te dire ce que tu veux entendre, et je suis capable de tenir une conversation enflammée sur n’importe quel sujet avec toi, pourvu que celui-ci te passionne et que je t’étonne. J’ai étudié, et je sais comment plaire, comment séduire, comment conquérir même, le temps d’une valse, de deux pirouettes, puis je retombe sur mes pieds et me retire discrètement. Mes amis se sont tous mariés, je les ai presque tous perdus.
Je vois un psychanalyste, deux fois par semaine. Je lui parle de moi, de la manière dont je me vis, de mes envies. Mais quand je rentre chez moi, c’est toujours seul. J’étudie le courant d’une vie sans tourments, je dépasse l’archaïsme d’un lendemain désenchanté, j’arrive à me glisser jusque dans les rêves des autres et, le temps d’une danse, j’y pense.
Oui, je n’ai que trente-cinq ans et déjà l’impression d’être passé à côté de la vie. De ma vie.
Peu importe, car je suis moi, un et indivisible.
Mais demain ? Comme tous mes rêves ont foutu le camp, je ne sais plus que penser d’un lendemain, quel qu’il soit. Je rêve de pouvoir à nouveau rêver. J’aspire à me délecter de perspectives confortables, d’une femme avec laquelle je partagerai tendresse et respect. Mais même cela j’en suis incapable. Demain est un concept trop éloigné de ma personne pour que je puisse y penser, en parler. C’est le futur de tous les possibles, et celui de tous mes impossibles. Demain, c’est moi. Demain, comme hier, comme aujourd’hui, je serai le même, toujours, malgré tous les changements qui pourront s’opérer en moi. Un vaincu, qui trop vite a vécu. Un oublié, qui longtemps s’est questionné. Un courageux, si souvent belliqueux. Finalement, c’est ce qui me donne la force d’espérer un avenir : cette certitude que, toujours, il y aura un élément intangible de ma vie, sur lequel je pourrai compter, loin d’être solide comme un roc, mais présent : moi. Oui, mais et tout le reste ?
Peu importe, car je suis moi, un et indivisible.
Je suis l’être le plus important de ma vie, et je le regrette.
Hier, je naviguais dans les eaux troubles de mon esprit, en une douloureuse introspection. J’ai vécu. Et j’ai appris.
Ce qu’endurer signifie.
Ce que mordre la poussière devant les gens qu’on aime procure comme sensation.
Ce qu’ignorer le lendemain implique dans un corps meurtri.
J’ai aimé de tout mon souffle, j’ai haï de toute ma faiblesse.
Que dire de plus ? Que toutes mes histoires ont été sans lendemain, rompues avant même d’avoir pris leur envol. Que tous mes projets se sont évaporés, fondus en une masse informe : celle des rêves brisés. Qu’il n’est plus rien resté. Que moi. Conscient dans ma chair d’être quelqu’un, j’aspirais à transformer des essais manqués en victoires infligées. J’ai mangé de la boue, j’ai bu de l’eau souillée. J’aurais fait n’importe quoi, j’étais prêt tout. Mais je n’étais pas seul, le monde entier était fou.
J’étais le prototype du jeune cadre dynamique : les dents qui rayent le plancher, le sourire Freedent, la combativité à toute épreuve sous des airs de courtoisie empruntés, la voiture coupé cabriolet, la petite amie juste assez rayonnante pour me mettre en valeur. J’avais les atouts pour devenir un grand de ce monde, et je comptais bien les utiliser. Mais j’ai manqué de modestie. Je voulais entreprendre. Trop sûr de moi pour hésiter l’espace même d’un instant, je me jetai à corps perdu dans une succession de projets incongrus, au gré de mes idées lumineuses, flot intarissable. Si l’idée n’était pas déjà dépassée, elle était déjà utilisée, le marché était saturé, les finances me manquaient, ou bien encore quelqu’un me doublait. Je n’aboutis donc à rien. Et de galères en misères, je me retrouvai seul, avec mon parquet neuf déjà trop rayé.
Visite matérialiste de ma vie passée.
Si j’avais voulu m’apitoyer sur mon sort au lieu de m’auto-fustiger, j’aurais décrit la situation différemment, d’un point de vue plus interne : jeune homme talentueux, dans un monde de crapuleux, je me débattis tant bien que mal tant que je le pus. Mais la confiance que je m’accordais était à ce point bancale (malgré une façade d’homme pétri de certitudes que j’avais su façonner) que je ne parvins jamais à aller au bout de mes idées. Comme les hommes trop bons n’ont pas leur place dans ce monde de brutes, lorsque ma faiblesse apparut au grand jour, je perdis tout. Et surtout Catherine, qui me quitta lorsqu’elle s’aperçut qu’on nous avait coupé l’électricité, me brisant le cœur à tout jamais. Elle fut le coup du destin qui m’acheva. Schématiquement, succinctement, voici ma vie passée.
Mais peu importe, car je suis moi, un et indivisible.
Aujourd’hui … Aujourd’hui je me noie dans mes larmes. Le cœur brisé et les pensées usées. Avant l’âge. J’ai trente-cinq ans. Un appartement boulevard Voltaire.
Un poste honorable dans une banque quelconque.
Des passe temps avouables à quiconque.
Les femmes passent, le temps d’une nuit, plus le temps d’une vie. J’ai arrêté les frais, et je vis en décalé avec la bonne humeur ambiante, la loi de la famille, du partage et de la construction. Je me gargarise d’un succès certain auprès de la gente féminine, mais je n’ose plus risquer l’engagement. Qui que tu sois, je saurai te dire ce que tu veux entendre, et je suis capable de tenir une conversation enflammée sur n’importe quel sujet avec toi, pourvu que celui-ci te passionne et que je t’étonne. J’ai étudié, et je sais comment plaire, comment séduire, comment conquérir même, le temps d’une valse, de deux pirouettes, puis je retombe sur mes pieds et me retire discrètement. Mes amis se sont tous mariés, je les ai presque tous perdus.
Je vois un psychanalyste, deux fois par semaine. Je lui parle de moi, de la manière dont je me vis, de mes envies. Mais quand je rentre chez moi, c’est toujours seul. J’étudie le courant d’une vie sans tourments, je dépasse l’archaïsme d’un lendemain désenchanté, j’arrive à me glisser jusque dans les rêves des autres et, le temps d’une danse, j’y pense.
Oui, je n’ai que trente-cinq ans et déjà l’impression d’être passé à côté de la vie. De ma vie.
Peu importe, car je suis moi, un et indivisible.
Mais demain ? Comme tous mes rêves ont foutu le camp, je ne sais plus que penser d’un lendemain, quel qu’il soit. Je rêve de pouvoir à nouveau rêver. J’aspire à me délecter de perspectives confortables, d’une femme avec laquelle je partagerai tendresse et respect. Mais même cela j’en suis incapable. Demain est un concept trop éloigné de ma personne pour que je puisse y penser, en parler. C’est le futur de tous les possibles, et celui de tous mes impossibles. Demain, c’est moi. Demain, comme hier, comme aujourd’hui, je serai le même, toujours, malgré tous les changements qui pourront s’opérer en moi. Un vaincu, qui trop vite a vécu. Un oublié, qui longtemps s’est questionné. Un courageux, si souvent belliqueux. Finalement, c’est ce qui me donne la force d’espérer un avenir : cette certitude que, toujours, il y aura un élément intangible de ma vie, sur lequel je pourrai compter, loin d’être solide comme un roc, mais présent : moi. Oui, mais et tout le reste ?
Peu importe, car je suis moi, un et indivisible.
Je suis l’être le plus important de ma vie, et je le regrette.
Par * Andromède *
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Publié dans : "Palabres"
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