Ils l'ont dit

"Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté" [Alain Chartier]

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"Palabres"

Samedi 23 septembre 2006 6 23 09 2006 12:27
J’ouvre à peine les yeux, et je sais déjà que je suis demain, hier et aujourd’hui. Peu importe car je suis moi. Un et indivisible.


Hier, je naviguais dans les eaux troubles de mon esprit, en une douloureuse introspection. J’ai vécu. Et j’ai appris.

Ce qu’endurer signifie.
Ce que mordre la poussière devant les gens qu’on aime procure comme sensation.
Ce qu’ignorer le lendemain implique dans un corps meurtri.
J’ai aimé de tout mon souffle, j’ai haï de toute ma faiblesse.
Que dire de plus ? Que toutes mes histoires ont été sans lendemain, rompues avant même d’avoir pris leur envol. Que tous mes projets se sont évaporés, fondus en une masse informe : celle des rêves brisés. Qu’il n’est plus rien resté. Que moi. Conscient dans ma chair d’être quelqu’un, j’aspirais à transformer des essais manqués en victoires infligées. J’ai mangé de la boue, j’ai bu de l’eau souillée. J’aurais fait n’importe quoi, j’étais prêt tout. Mais je n’étais pas seul, le monde entier était fou.

J’étais le prototype du jeune cadre dynamique : les dents qui rayent le plancher, le sourire Freedent, la combativité à toute épreuve sous des airs de courtoisie empruntés, la voiture coupé cabriolet, la petite amie juste assez rayonnante pour me mettre en valeur. J’avais les atouts pour devenir un grand de ce monde, et je comptais bien les utiliser. Mais j’ai manqué de modestie. Je voulais entreprendre. Trop sûr de moi pour hésiter l’espace même d’un instant, je me jetai à corps perdu dans une succession de projets incongrus, au gré de mes idées lumineuses, flot intarissable. Si l’idée n’était pas déjà dépassée, elle était déjà utilisée, le marché était saturé, les finances me manquaient, ou bien encore quelqu’un me doublait. Je n’aboutis donc à rien. Et de galères en misères, je me retrouvai seul, avec mon parquet neuf déjà trop rayé.
Visite matérialiste de ma vie passée.
Si j’avais voulu m’apitoyer sur mon sort au lieu de m’auto-fustiger, j’aurais décrit la situation différemment, d’un point de vue plus interne : jeune homme talentueux, dans un monde de crapuleux, je me débattis tant bien que mal tant que je le pus. Mais la confiance que je m’accordais était à ce point bancale (malgré une façade d’homme pétri de certitudes que j’avais su façonner) que je ne parvins jamais à aller au bout de mes idées. Comme les hommes trop bons n’ont pas leur place dans ce monde de brutes, lorsque ma faiblesse apparut au grand jour, je perdis tout. Et surtout Catherine, qui me quitta lorsqu’elle s’aperçut qu’on nous avait coupé l’électricité, me brisant le cœur à tout jamais. Elle fut le coup du destin qui m’acheva. Schématiquement, succinctement, voici ma vie passée.
Mais peu importe, car je suis moi, un et indivisible.

Aujourd’hui … Aujourd’hui je me noie dans mes larmes. Le cœur brisé et les pensées usées. Avant l’âge. J’ai trente-cinq ans. Un appartement boulevard Voltaire.
Un poste honorable dans une banque quelconque.
Des passe temps avouables à quiconque.
Les femmes passent, le temps d’une nuit, plus le temps d’une vie. J’ai arrêté les frais, et je vis en décalé avec la bonne humeur ambiante, la loi de la famille, du partage et de la construction. Je me gargarise d’un succès certain auprès de la gente féminine, mais je n’ose plus risquer l’engagement. Qui que tu sois, je saurai te dire ce que tu veux entendre, et je suis capable de tenir une conversation enflammée sur n’importe quel sujet avec toi, pourvu que celui-ci te passionne et que je t’étonne. J’ai étudié, et je sais comment plaire, comment séduire, comment conquérir même, le temps d’une valse, de deux pirouettes, puis je retombe sur mes pieds et me retire discrètement. Mes amis se sont tous mariés, je les ai presque tous perdus.
Je vois un psychanalyste, deux fois par semaine. Je lui parle de moi, de la manière dont je me vis, de mes envies. Mais quand je rentre chez moi, c’est toujours seul. J’étudie le courant d’une vie sans tourments, je dépasse l’archaïsme d’un lendemain désenchanté, j’arrive à me glisser jusque dans les rêves des autres et, le temps d’une danse, j’y pense.
Oui, je n’ai que trente-cinq ans et déjà l’impression d’être passé à côté de la vie. De ma vie.
Peu importe, car je suis moi, un et indivisible.

Mais demain ? Comme tous mes rêves ont foutu le camp, je ne sais plus que penser d’un lendemain, quel qu’il soit. Je rêve de pouvoir à nouveau rêver. J’aspire à me délecter de perspectives confortables, d’une femme avec laquelle je partagerai tendresse et respect. Mais même cela j’en suis incapable. Demain est un concept trop éloigné de ma personne pour que je puisse y penser, en parler. C’est le futur de tous les possibles, et celui de tous mes impossibles. Demain, c’est moi. Demain, comme hier, comme aujourd’hui, je serai le même, toujours, malgré tous les changements qui pourront s’opérer en moi. Un vaincu, qui trop vite a vécu. Un oublié, qui longtemps s’est questionné. Un courageux, si souvent belliqueux. Finalement, c’est ce qui me donne la force d’espérer un avenir : cette certitude que, toujours, il y aura un élément intangible de ma vie, sur lequel je pourrai compter, loin d’être solide comme un roc, mais présent : moi. Oui, mais et tout le reste ?
Peu importe, car je suis moi, un et indivisible.

Je suis l’être le plus important de ma vie, et je le regrette.
Par * Andromède * - Publié dans : "Palabres"
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Dimanche 24 septembre 2006 7 24 09 2006 19:43
 
La plaine s’étendait devant eux, à perte de vue. Dans l’intimité de leur escapade amoureuse, ils avaient néanmoins négligé quelques aspects pratiques comme l’alimentation, l’eau, la boussole.
Non, décidément, cette situation était vraiment trop bête. Ils marchaient depuis des heures, sans objectif précis, simplement pour trouver de l’eau, et ils avaient fini par se perdre complètement … Définitivement ? Non, elle ne pouvait pas y croire, et de toutes manières il ne voulait pas en prendre la responsabilité.

Pourtant, il aurait pu. C’était en effet lui qui avait insisté pour l’emmener à la découverte du désert. Après tout, il avait effectué plusieurs commandos sur ce type de terrain lors de son service militaire. Quel mal y avait-il à vouloir emmener sa femme découvrir les beautés de ce pays, hors des sentiers battus ? En se levant le matin même, il en avait eu assez des visites guidées, formule club à midi et touristes dégoulinants en guise de compagnie. Si ce devait vraiment être cela leur lune de miel, il était au moins décidé à la pimenter un peu. Il voulait la surprendre, et pendant toute la première heure elle avait marché les yeux bandés, seulement guidée par les mains expérimentées de l’amour.

Mais peu lui importait tout cela à présent, sa gorge était en flammes. Leur relation aussi. Adieu complicité, bonjour tourments interminables. Il devinait le sable brûlant sous ses pieds, elle observait le soleil mordant sa peau, le vent cinglant son visage. Car une tempête se préparait, et bientôt ils seraient perdus, tous deux le savaient.

Que peut-on face à sa propre mort ?

Elle ressentait le lent déclin de sa vivacité, il appréhendait le moment où sa vue se brouillerait. Ils ne se parlaient plus depuis plusieurs heures, pourtant leurs dernières paroles résonnaient encore dans le silence de plomb qui les enveloppait.
« Si nous nous en sortons vivants, je te quitte sur le champ », avait-elle déclaré froidement.
« Entendu. Alors je ne t’aimerai plus », avait-il rétorqué logiquement.

Elle observait la goutte de sueur dans la nuque de son mari. Aussi loin qu’elle se souvienne, il avait toujours marché devant. Il marchait la tête haute, regardant droit vers l’horizon, d’un pas encore alerte quoique moins dynamique qu’en début de journée. Il savait qu’elle préfèrerait mourir plutôt que reconnaître qu’elle n’arrivait pas à le suivre. Et il la respectait assez pour ne pas ralentir. Un pas après l’autre, ils espéraient trouver une solution ensemble.

Soudain, il poussa un cri. Elle releva la tête. La stupéfaction l’emporta sur la douleur, et elle se mit à courir dans le sable chaud comme la braise. Là, juste devant eux, s’étendait un immense, un magnifique, un miraculeux lagon.
Ils ne se posèrent pas la question de la logique d’un lagon en plein milieu du désert. Bordée d’une végétation luxuriante, une eau limpide, comme seuls les rêves peuvent en contenir, s’offrait à eux. Ils se jetèrent à genoux devant cette apparition.
Boire. Ils ne pouvaient plus encourager leurs cerveaux respectifs à penser autrement. Alors il burent. Mais cela ne les apaisa pas. Alors ils burent encore. Et quand ils se rendirent compte que plus jamais ils ne seraient désaltérés, ils cessèrent d’engloutir cette eau tombée du ciel. Cet endroit était paradisiaque. Mais les délices terrestres d’une nature offerte n’appellent pas toujours la réponse à laquelle on s’attend.

Il se remit debout et, étrangement, un certain contentement l’envahit. Il était en vie, en tous cas assez pour y penser. Il embrassa du regard la vaste étendue du lagon. Ce lieu lui donnait des envies de conquêtes. Il imaginait déjà ce qu’il pourrait y créer, l’endroit où il allait construire ce qui lui servirait d’habitation. Il sentait qu’en cet exact moment, sa volonté était très forte et que la puissance de ses actes n’avait aucune limite. Il avait déjà oublié sa femme.

Elle se rappela à lui en lui saisissant la main d’une manière tout à fait inhabituelle. Elle était tout simplement terrifiée par l’atmosphère que dégageait cet endroit. Elle sentait quelque chose d’étrange, dont il fallait se méfier. Elle savait que ce lieu n’était pas ce qu’il paraissait. Elle tremblait même, en proie à une angoisse sans limites. Son mari, quoique troublé par sa réaction, la repoussa et s’éloigna sur la rive du lagon.
Elle s’assit contre une sorte de petit arbre, ramena ses genoux contre elle et les entoura fermement de ses deux bras. Ainsi, elle se sentait plus en sécurité. Elle essayait de vaincre l’hostilité de ce qui l’entourait, sans succès. Elle entonna une chanson, dans le but de se rassurer : « Il existe un paradis quelque part, et je veux t’y voir, avec tes cheveux d’ébène et ton sourire d’ivoire … ».
Elle s’efforçait d’empêcher les tremblements de sa voix, sa gorge était serrée. Son regard s’était égaré, et tout à coup elle la vit.

La girafe la regardait.

Elle entamait le refrain : un dernier mot s’étrangla puis sa voix mourut tout à fait. Elle savait depuis longtemps déjà que sa vie allait prendre fin de la sorte. Pourtant, elle n’y croyait pas vraiment. Comment avait-elle pu se retrouver au milieu du désert, au bord d’un lagon, avec une girafe qui l’observait ?
La déchéance avait été totale. Mais cette fois-ci, elle était vaincue, et elle le savait. Elle se laissa donc aller, sa tête se pencha lentement et elle glissa contre le tronc de l’arbre, sans vie.

Lorsqu’il revint, elle n’était plus là, et il ne le remarqua même pas. Il était furieux, car il n’arrivait pas à mettre la main sur la cafetière, alors que des heures de labeur sous un soleil de plomb l’attendaient. Une journée sans café était une journée gâchée. Dépité, il se rendit sous la sorte de petit arbre et il ouvrit la porte du réfrigérateur : à défaut de café, il aurait au moins une bière pour commencer. À peine avait-il avalé les premières gorgées de la boisson enivrante qu’un tournis suspect s’empara de lui.
Il s’appuya contre le tronc, chancelant, et vida d’un trait le restant de sa canette. Peu de temps après, il s’écroula.

Le mirage du lagon s’effaça alors complètement.
Après des mois de recherches, on retrouva finalement leurs deux corps, au milieu de nulle part.
Par * Andromède * - Publié dans : "Palabres"
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Mardi 10 octobre 2006 2 10 10 2006 16:21
Je regarde une dernière fois cette terre que j’ai tant aimée. Je l’ai chérie comme mon enfant, je l’ai construite jour après jour, aujourd’hui je l’oublie car il est temps pour moi de passer à autre chose. Je le sais, je le sens et j’y ai pensé souvent. Je ne sais pas ce qui m’attend, je ne sais pas pourquoi j’y vais, je ne sais pas ce que j’y ferai, mais je sais que quelque part il y a quelque chose pourtant.
J’ai tant pensé ces instants, j’ai tant haï cette attente, j’ai tant écrit mes tourments que j’ai fini par m’y perdre. J’ai pleuré souvent, j’ai partagé beaucoup, j’ai aimé parfois.
Je crois pourtant que l’image qui restera gravée en moi, c’est celle d’aujourd’hui, celle d’un pays que je quitte, d’un trait que je tire, d’une vie qui commence et d’une autre qui se termine.

Déracinée, enracinée, arrachée finalement. A quoi bon ?

Je suis dans un état second, une sorte d’hébétude, de distance par rapport aux évènements de ce jour. Tout est si lointain, ce « tout », trop loin d’être vraiment humain quand un être humain te refuse sa main.
J’ai beaucoup réfléchi durant ces années, et j’ai compris que je ne saurai jamais le pourquoi de la plupart de mes actes. Pourtant, je ne subirai plus les questionnements incessants de mon âme à ma conscience.

J’ai toujours su que choisir signifiait aussi renoncer.
Mais j’ai longtemps lutté contre d’autres idées : pourquoi devoir déposer, sur l’autel du sacrifice de la vie, mes rêves, mes aspirations, mes inspirations ?
Je veux garder ma fougue et ma jeunesse un instant encore, le temps d'une danse, le temps d'un éclat de rire, le temps de te séduire.
Par * Andromède * - Publié dans : "Palabres"
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