Je regarde une dernière fois cette terre que j’ai tant aimée. Je l’ai chérie comme mon enfant, je l’ai construite jour après jour, aujourd’hui je l’oublie car il est temps pour moi de passer à autre chose. Je le sais, je le sens et j’y ai pensé souvent. Je ne sais pas ce qui m’attend, je ne sais pas pourquoi j’y vais, je ne sais pas ce que j’y ferai, mais je sais que quelque part il y a quelque chose pourtant.
J’ai tant pensé ces instants, j’ai tant haï cette attente, j’ai tant écrit mes tourments que j’ai fini par m’y perdre. J’ai pleuré souvent, j’ai partagé beaucoup, j’ai aimé parfois.
Je crois pourtant que l’image qui restera gravée en moi, c’est celle d’aujourd’hui, celle d’un pays que je quitte, d’un trait que je tire, d’une vie qui commence et d’une autre qui se termine.
Déracinée, enracinée, arrachée finalement. A quoi bon ?
Je suis dans un état second, une sorte d’hébétude, de distance par rapport aux évènements de ce jour. Tout est si lointain, ce « tout », trop loin d’être vraiment humain quand un être humain te refuse sa main.
J’ai beaucoup réfléchi durant ces années, et j’ai compris que je ne saurai jamais le pourquoi de la plupart de mes actes. Pourtant, je ne subirai plus les questionnements incessants de mon âme à ma conscience.
J’ai toujours su que choisir signifiait aussi renoncer.
Mais j’ai longtemps lutté contre d’autres idées : pourquoi devoir déposer, sur l’autel du sacrifice de la vie, mes rêves, mes aspirations, mes inspirations ?
Je veux garder ma fougue et ma jeunesse un instant encore, le temps d'une danse, le temps d'un éclat de rire, le temps de te séduire.
Par * Andromède *
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Dimanche 24 septembre 2006
La plaine s’étendait devant eux, à perte de vue. Dans l’intimité de leur escapade amoureuse, ils avaient néanmoins négligé quelques aspects pratiques comme l’alimentation, l’eau, la boussole.
Non, décidément, cette situation était vraiment trop bête. Ils marchaient depuis des heures, sans objectif précis, simplement pour trouver de l’eau, et ils avaient fini par se perdre complètement … Définitivement ? Non, elle ne pouvait pas y croire, et de toutes manières il ne voulait pas en prendre la responsabilité.
Pourtant, il aurait pu. C’était en effet lui qui avait insisté pour l’emmener à la découverte du désert. Après tout, il avait effectué plusieurs commandos sur ce type de terrain lors de son service militaire. Quel mal y avait-il à vouloir emmener sa femme découvrir les beautés de ce pays, hors des sentiers battus ? En se levant le matin même, il en avait eu assez des visites guidées, formule club à midi et touristes dégoulinants en guise de compagnie. Si ce devait vraiment être cela leur lune de miel, il était au moins décidé à la pimenter un peu. Il voulait la surprendre, et pendant toute la première heure elle avait marché les yeux bandés, seulement guidée par les mains expérimentées de l’amour.
Mais peu lui importait tout cela à présent, sa gorge était en flammes. Leur relation aussi. Adieu complicité, bonjour tourments interminables. Il devinait le sable brûlant sous ses pieds, elle observait le soleil mordant sa peau, le vent cinglant son visage. Car une tempête se préparait, et bientôt ils seraient perdus, tous deux le savaient.
Que peut-on face à sa propre mort ?
Elle ressentait le lent déclin de sa vivacité, il appréhendait le moment où sa vue se brouillerait. Ils ne se parlaient plus depuis plusieurs heures, pourtant leurs dernières paroles résonnaient encore dans le silence de plomb qui les enveloppait.
« Si nous nous en sortons vivants, je te quitte sur le champ », avait-elle déclaré froidement.
« Entendu. Alors je ne t’aimerai plus », avait-il rétorqué logiquement.
Elle observait la goutte de sueur dans la nuque de son mari. Aussi loin qu’elle se souvienne, il avait toujours marché devant. Il marchait la tête haute, regardant droit vers l’horizon, d’un pas encore alerte quoique moins dynamique qu’en début de journée. Il savait qu’elle préfèrerait mourir plutôt que reconnaître qu’elle n’arrivait pas à le suivre. Et il la respectait assez pour ne pas ralentir. Un pas après l’autre, ils espéraient trouver une solution ensemble.
Soudain, il poussa un cri. Elle releva la tête. La stupéfaction l’emporta sur la douleur, et elle se mit à courir dans le sable chaud comme la braise. Là, juste devant eux, s’étendait un immense, un magnifique, un miraculeux lagon.
Ils ne se posèrent pas la question de la logique d’un lagon en plein milieu du désert. Bordée d’une végétation luxuriante, une eau limpide, comme seuls les rêves peuvent en contenir, s’offrait à eux. Ils se jetèrent à genoux devant cette apparition.
Boire. Ils ne pouvaient plus encourager leurs cerveaux respectifs à penser autrement. Alors il burent. Mais cela ne les apaisa pas. Alors ils burent encore. Et quand ils se rendirent compte que plus jamais ils ne seraient désaltérés, ils cessèrent d’engloutir cette eau tombée du ciel. Cet endroit était paradisiaque. Mais les délices terrestres d’une nature offerte n’appellent pas toujours la réponse à laquelle on s’attend.
Il se remit debout et, étrangement, un certain contentement l’envahit. Il était en vie, en tous cas assez pour y penser. Il embrassa du regard la vaste étendue du lagon. Ce lieu lui donnait des envies de conquêtes. Il imaginait déjà ce qu’il pourrait y créer, l’endroit où il allait construire ce qui lui servirait d’habitation. Il sentait qu’en cet exact moment, sa volonté était très forte et que la puissance de ses actes n’avait aucune limite. Il avait déjà oublié sa femme.
Elle se rappela à lui en lui saisissant la main d’une manière tout à fait inhabituelle. Elle était tout simplement terrifiée par l’atmosphère que dégageait cet endroit. Elle sentait quelque chose d’étrange, dont il fallait se méfier. Elle savait que ce lieu n’était pas ce qu’il paraissait. Elle tremblait même, en proie à une angoisse sans limites. Son mari, quoique troublé par sa réaction, la repoussa et s’éloigna sur la rive du lagon.
Elle s’assit contre une sorte de petit arbre, ramena ses genoux contre elle et les entoura fermement de ses deux bras. Ainsi, elle se sentait plus en sécurité. Elle essayait de vaincre l’hostilité de ce qui l’entourait, sans succès. Elle entonna une chanson, dans le but de se rassurer : « Il existe un paradis quelque part, et je veux t’y voir, avec tes cheveux d’ébène et ton sourire d’ivoire … ».
Elle s’efforçait d’empêcher les tremblements de sa voix, sa gorge était serrée. Son regard s’était égaré, et tout à coup elle la vit.
La girafe la regardait.
Elle entamait le refrain : un dernier mot s’étrangla puis sa voix mourut tout à fait. Elle savait depuis longtemps déjà que sa vie allait prendre fin de la sorte. Pourtant, elle n’y croyait pas vraiment. Comment avait-elle pu se retrouver au milieu du désert, au bord d’un lagon, avec une girafe qui l’observait ?
La déchéance avait été totale. Mais cette fois-ci, elle était vaincue, et elle le savait. Elle se laissa donc aller, sa tête se pencha lentement et elle glissa contre le tronc de l’arbre, sans vie.
Lorsqu’il revint, elle n’était plus là, et il ne le remarqua même pas. Il était furieux, car il n’arrivait pas à mettre la main sur la cafetière, alors que des heures de labeur sous un soleil de plomb l’attendaient. Une journée sans café était une journée gâchée. Dépité, il se rendit sous la sorte de petit arbre et il ouvrit la porte du réfrigérateur : à défaut de café, il aurait au moins une bière pour commencer. À peine avait-il avalé les premières gorgées de la boisson enivrante qu’un tournis suspect s’empara de lui.
Il s’appuya contre le tronc, chancelant, et vida d’un trait le restant de sa canette. Peu de temps après, il s’écroula.
Le mirage du lagon s’effaça alors complètement.
Après des mois de recherches, on retrouva finalement leurs deux corps, au milieu de nulle part.
Par * Andromède *
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